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Journal d’un métaphysicien de passage

Journal d’un métaphysicien de passage

Déambulation itinérante parmi des lectures, des idées, des rencontres, des sensations à propos du sens, du qui suis-je, où vais-je et autres billevesées.


La voie cruelle.

Publié par konrad sur 20 Novembre 2015, 20:41pm

Catégories : #Livres

La voie cruelle.

"Nous pensions que ce n'était pas la machine en elle-même qui était mauvaise, mais l'usage que nous en faisions. Lorsque l'homme est maître d'une machine, il se sent plus puissant qu'à l'ordinaire, qu'il enfourche une rapide bicyclette ou qu'il gravisse des tours de nuages dans les cieux. 

 Un conducteur d'autocar fait montre de dignité naturelle : maître à bord après Dieu, aux yeux de ses vingt cinq passagers il est un héros. Mais quand l'homme est l'esclave d'une machine qui lui dicte les gestes à faire, il découvre bientôt que la vie a perdu toute espèce de goût, et cela bien qu'un meilleur salaire mette à sa portée une nourriture plus abondante et plus savoureuse. 
Car le goût est en nous-même et non dans ce que nous mangeons.
  Un travail mécanique ne fait pas appel à l'esprit d'initiative, à la décision, à la compréhension ou à la joie de faire. Les hommes nés dans nos capitales monstrueuses n'ont pas le choix : ils ne peuvent que devenir des ouvriers de fabrique ; mais transformer de solides paysans ou des bergers indépendants en des robots déracinés et amorphes, c'est presque un meurtre. 
Un jour doit se lever où les machines n'étoufferont plus la meilleure partie de ce qui fait l'homme.
 
  (…) les hommes doivent être nourris et vêtus, bien entendu ; mais doivent-ils pour cela anéantir leurs facultés les plus importantes ? En d'autres mots, est-il nécessaire que chaque pays asiatique fasse jusqu'au bout l'amère expérience matérialiste ? En admettant que l’Europe commence à voir la nécessité de fonder à nouveau sa vie sur des valeurs spirituelles, quand donc l'Asie percera-t-elle le mirage de « l’industrialisation immédiate et à n'importe quel prix » ? Hassim Khan, l'intelligent premier ministre d'Afghanistan, verra-t-il qu'en introduisant trop de méthodes occidentales parmi ses tribus, il va les bouleverser ? Elles seront incapables de combattre la dépression morale qui rampe dans le sillage de notre culture matérialiste.
 
  (…) La question pourrait se résumer ainsi : les avantages que procurent l’hôpital, l'école, le journal ou la radio compensent-ils, aux yeux de l'ouvrier afghan, la perte de ce sourire facile qui accompagnait sa vie dure mais bien équilibrée de paysan ? La Russie soviétique répond oui, puisque les bénéfices réalisés par la fabrique ne profitent pas à un ploutocrate ou à un shah, mais iront à l'ouvrier en fin de compte. 
Je dis non, convaincue que si vous utilisez la plus grande partie de votre énergie à avancer de deux pas, puis à reculer de deux, huit heures par jours, année après année, tout en raccommodant les fils rompus de diaboliques bobines à filer, vous n'avez plus assez de vitalité et encore moins d'inspiration pour vivre votre propre vie pendant le reste de la journée.
  Mais avant de pouvoir dire non en connaissance de cause, il faudrait que je puisse passer un an ou deux avec des Afghans, partageant leur vie riche en grands vents, en soleil, en neige et en austérité de toute sorte. 
Je me demande même s'il est possible qu'un montagnard aux idées confuses désire échanger son ciel libre contre la vie de fabrique avec une chambre pouilleuse à Kaboul, afin de rire à des films dégradants tournés dans des décors de carton ; afin de se faire raser chaque jour en apprenant les racontars de la ville ; afin de pouvoir remplir les oreilles de ses voisins de nouvelles journalistiques mal digérées."
 
(Pour rappel, ce voyage vers Kaboul en compagnie d'Annemarie Schwarzenbach, s'est effectué en 1939)
 
Ella Maillart. La voie cruelle. (Extraits page 248-249-250-252)
Petite bibliothèque Payot.

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