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Journal d’un métaphysicien de passage

Journal d’un métaphysicien de passage

Déambulation itinérante parmi des lectures, des idées, des rencontres, des sensations à propos du sens, du qui suis-je, où vais-je et autres billevesées.


Lettre aux écoles du Bouddha.

Publié par konrad sur 5 Novembre 2015, 17:14pm

Catégories : #Poésie

Lettre aux écoles du Bouddha.
   Vous qui n’êtes pas dans la chair, et qui savez à quel point de sa trajectoire charnelle, de son va-et-vient insensé, l’âme trouve le verbe absolu ; la parole nouvelle, la terre intérieure, vous qui savez comment on se retourne dans sa pensée, et comment l’esprit peut se sauver de lui-même, vous qui êtes intérieurs à vous-mêmes, vous dont l’esprit n’est plus sur le plan de la chair, il y a ici des mains pour qui prendre n’est pas tout, des cervelles qui voient plus loin qu’une forêt de toits, une floraison de façades, un peuple de roues, une activité de feu et de marbres.
   Avance ce peuple de fer, avancent les mots écrits avec la vitesse de la lumière, avancent  l’un vers l’autre les sexes avec la force des boulets, qu’est-ce qui sera changé dans les routes de l’âme ? Dans les spasmes du cœur, dans l’insatisfaction de l’esprit.
   C’est pourquoi jetez à l’eau tous ces blancs qui arrivent avec leurs têtes petites, et leurs esprits si bien conduits. Il faut ici que ces chiens nous entendent, nous ne parlons pas du vieux mal humain. C’est d’autres besoins que notre esprit souffre que ceux inhérents à la vie. Nous souffrons d’une pourriture, de la pourriture de la Raison.
   L’Europe logique écrase l’esprit sans fin entre les marteaux de deux termes, elle ouvre et referme l’esprit. Mais maintenant l’étranglement est à son comble, il y a trop longtemps que nous pâtissons sous le harnais. L’esprit est plus grand que l’esprit, les métamorphoses de la vie sont multiples. Comme vous, nous repoussons le progrès : venez, jetez bas nos maisons.
   Que nos scribes continuent encore pour quelque temps d’écrire, nos journalistes de papoter, nos critiques d’ânonner, nos juifs de se couler dans leurs moules à rapines, nos politiques de pérorer, et nos assassins judiciaires de couver en paix leurs forfaits. Nous savons, nous, ce que c’est que la vie.
   Nos écrivains, nos penseurs, nos docteurs, nos gribouilles s’y entendent à rater la vie. Que tous ces scribes bavent sur nous, qu’ils y bavent par habitude ou manie, qu’ils y bavent par châtrage d’esprit, par impossibilité d’accéder aux nuances, à ces limons vitreux, à ces terres tournantes, où l’esprit haut placé de l’homme s’interchange sans fin, nous avons capté la pensée la meilleure.

Venez. Sauvez-nous de ces larves. Inventez-nous de nouvelles maisons.

 
Antonin Artaud. L'Ombilic des Limbes. Poésie/Gallimard.

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