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Journal d’un Métaphysicien de passage.

Journal d’un Métaphysicien de passage.

Déambulations, soliloques, billevesées et autres histoires à dormir debout.


O temporis, O fugilis, nunc ipsum caritas.

Publié par konrad sur 10 Mars 2019, 11:30am

Catégories : #ma prose en 2019

Skubskiy Aleksey. Photographe.

Skubskiy Aleksey. Photographe.

  Récemment, un banquier qui n'est pas mon ami, au visage de tenthrède et aux doigts semblables à des tentacules, m'apostrophe et me lance en chantant, pour la énième fois : « le temps c'est de l'argent ». Cette voix en demi-ton de stentor, scandée sur un tempo agogique a le don de me hérisser. Je suis tenté de céder à la tempête qui enfle en moi et crée une tension insupportable. Néanmoins je résiste, lorsque brusquement comme transporté sous le coup d'une inspiration aussi impérieuse que soudaine, je lui admoneste une réplique magistrale sur la forme du tenson qui laisse tout le public de l'agence abasourdi par tant d'audace et de pertinence.

  Quelques jours plus tard, le gardien du square qui est aussi un philosophe stoïcien, m'annonce que le banquier a fait son temps ; que cela s'est passé samedi soir. Le banquier, comme à son habitude, tuait le temps en boursicotant sur son ordinateur, en temps réel, après ses heures de travail. S'avisant qu'il perdait une fortune, il fut terrassé en un rien de temps par une crise cardiaque. Malgré l'intervention en deux temps trois mouvements des secours il était trop tard pour le sauver.

  Sale temps poursuit le philosophe sans autre forme de procès ni trace d'émotion, en regardant le ciel nuageux. Sur quoi j'opine du chef sans mot dire, la bouche pleine de tempuras achetés le matin même chez le japonais du coin, tandis qu'il reprend le balayage méticuleux d'une bande de taons terrassés sur la pelouse.

  Je quitte le philosophe stoïcien en marchant péniblement à cause d'une tendinite mal résorbée, qui s'est déclenchée hier tantôt à ma leçon de tango, et c'est ainsi que je rencontre Cécile, qui n'est pas ma fille mais une voisine de palier, technicienne de surface temporairement désaffectée de toute affectation, et signe des temps, chômeuse. Cependant c'est une fille très dynamique, qui ne se plaint pas sans cesse que les temps sont durs ou à gémir sur le bon vieux temps qui tarde à revenir. Elle s'occupe à employer son temps libre de diverses façons. Le week-end elle est arbitre dans des tournois de bridge et durant les mi-temps fabrique des modèles réduits de voiture à deux temps.

Cette brave Cécile n'a pas toujours eu la vie facile. Elle est née à Tanger de parents originaires de Tampico, séparés depuis lors. Le père est reparti travailler au pays dans les chemins de fer locaux plus particulièrement sur le tender, après avoir travaillé des années durant dans une tanguière. Sa mère, elle, s’est remariée avec le bottier chez qui elle travaillait le tan. Cécile a habité un certain temps à Tancarville avant de s'établir ici.

  Elle me dit qu'elle se rend chez un ami mais qu'auparavant elle doit passer à la pharmacie où ils doivent lui mettre un coup de tampon sur sa feuille se sécu et aussi acheter des Tampax. Je la suis et en profite pour m'acheter un tensiomètre, c'est toujours utile. Ensuite je l'accompagne chez un certain Maurice, un type formidable, très en avance sur son temps, d'après elle.

C'est parait-il un ancien militaire de carrière, tankiste, qui a été tambour-major en Tanzanie et inventeur à son heure d'un tansad en poil de chameau. C'est aussi à l'occasion un artiste peintre qui exécute des natures mortes à tempera et un grand piétiste qui va au temple tous les dimanches. Bref un personnage de tempérament haut en couleurs.

  Chez lui une douce et agréable température nous accueille. Des tentures assez vieilles et délavées sont accrochées au mur par des tendeurs. On devine avec peine les motifs tant la facture académique rend difficile l'interprétation symbolique. M'approchant plus près de l'une d'elle je remarque ce que je pense être une tendron couchée sur un tandem, à coté d'un tenrec lui-même tendrement assoupi près d'une tente. Cette composition plus baroque que classique, ne manque pas de me surprendre.

  Après les présentations d'usage, notre hôte s'offre de nous faire goûter sa tambouille; un tandoori de tanche agrémenté d'une sauce à base de tangerine. Davantage par politesse que par appétit je déguste son plat que je trouve un tantinet épicé. Nonobstant ce désagrément passager nous poursuivons notre conversation. Mais à peine lui ai-je parlé de mes occupations, qu'il me tance, me morigène, me dit que je perds mon temps, que l'on ne peut vivre ainsi de l'air du temps, qu'on ne rattrape pas le temps perdu, bref qu'il y a un temps pour tout et que tout fout le camp. 

Il s'emporte, s'empourpre, a les tempes et les tenseurs qui enflent tellement que je crains le pire. Cécile, heureusement, qui connaît bien le bonhomme essaye de temporiser en racontant une histoire de tantouze qui ne fait rire personne mais a le mérite de permettre au vieux de se tempérer.

  Cela fait si bien son effet que l'ancien, remis de ses émotions, poursuit sa dithyrambe sur le temps qui passe. Il nous affirme péremptoirement qu'il se tamponne des idées qu'ont les indiens amazoniens sur le temps qu'ils estiment être cyclique et non linéaire comme chez nous. Même si cela parait tangible aux yeux de certains spécialistes. Pour lui, vivre comme ces indiens, chaque jour étant un éternel recommencement en accord avec les ancêtres, n'a aucun sens. De même en ce qui concerne les taoïstes tantriques qui disent s'affranchir des lois temporelles grâce à leurs pratiques. Il se gausse, se gargarise, débagoule tant de sottises que je l'interromps brutalement par la fameuse tirade de Xénocrate répondant à Clitomaque, à moins que ce ne soit à Mélissos, au sujet de l'utilité du tangon par vent debout et reprise dans l'admirable livre de Charles Tanguy Empirisme et subjectivité, qui dit à peu près ceci : "...Votre certitude irréfutable ne repose pas sur un enchaînement déductif axiomatique objectivable d’énoncés, mais plutôt sur une intuition réflexive pragmatique et transcendantale médiatisée par l'autoréflexivité effective de la pensée ou de l'acte de parole."

  Sentant le débat lui échapper, notre militaire, en fin stratège qu'il est, préfère prendre la tangente. Il se lève alors ostensiblement et se dirige en titubant et tanguant dangereusement sous l'effet de la boisson vers un tangara dans sa cage avec l'idée intempestive de le capturer à l'aide d'une tendelle qu'il vient de saisir au passage. Voyant que l'ancien, n'a plus tous ses moyens, nous décidons courageusement de nous éclipser prudemment en laissant notre militaire se débattre avec sa tenderie.

  Je quitte Cécile devant une librairie où elle veut acheter un livre sur le mythe de Tantale et la vie de Tancrède. Quant à moi, après une journée aussi fertile en rebondissement, je préfère aller digérer tout cela, là où je suis le mieux, c'est à dire dans mon lit.

 

Moi-même.

 

 

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