Interview du philosophe sociologue Raphaël Liogier à propos de son dernier livre : Success, l'industrialisation du mensonge. Éditions Les Liens qui Libèrent.
"Quand l’exhibition de la valeur devient la seule valeur."
J'avais eu le plaisir de lire : "Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ?, Armand Colin, 2012. Du même auteur. Le regard posé sur la modernité, sur le rapport au monde et à la spiritualité m'avait enthousiasmé. Je me suis senti accordé avec son propos.
Ici, il revient avec ce livre, que je n'ai pas lu, et un commentateur en a tiré si bien les grandes lignes que je mets ici son commentaire :
"• LA TYRANNIE DU « SUCCESS » : QUAND L’INDUSTRIALISATION DU MENSONGE DÉVORE LA PERSONNE
Dans un monde saturé d’écrans, Raphaël Liogier nous alerte sur une mutation profonde : le glissement du succès authentique vers le devenir "successful " [03:10].
Ce néologisme ne décrit plus une réussite personnelle ou un épanouissement intérieur, mais la capacité purement circulaire à capter le regard d’autrui. Nous sommes entrés dans l’ère de l’industrialisation du mensonge, où la quantité — nombre de vues, abonnés ou milliards accumulés — tente désespérément de fabriquer de la "qualité" [05:09].
Cette mise en scène permanente crée une société de fiction où l’apparence du bonheur est devenue une exigence morale paradoxale : il faut sourire et "jouer le jeu" pour ne pas être banni par les algorithmes de l’exclusion, transformant ainsi l’existence en un théâtre de l’absurde où tout le monde sait que tout est faux, mais où personne n’ose briser le décor [10:28].
Liogier montre que ce processus a franchi une étape terminale : l’individu moderne s’auto-profile et se factorise, devenant lui-même une marchandise
notre époque célèbre un profil vide qui ne cherche plus qu’à "faire impression" massivement pour masquer son propre vide intérieur [06:20].
• LE DIAGNOSTIC DE LIOGIER SUR LE BURNOUT PROFESSIONNEL AGIT COMME UNE CLÉ DE VOÛTE MÉTAPHYSIQUE À CETTE CRISE.
Loin d’être un simple épuisement lié à la charge de travail, il s’agit d’une "maladie ontologique" [01:00:08].
C’est le cri de révolte de l’individu face à des "bullshit jobs" vidés de toute finalité, où l’on mime une performance stakhanoviste devenue irréalisable. Aujourd’hui, cette déconnexion totale entre l’activité et le sens plonge la société entière dans un état dépressif, une crise de nerfs collective où l’on ne se lève plus par désir, mais par peur de l’exclusion.
• CETTE FAILLITE DU SENS TROUVE SON APOGÉE DANS NOTRE RAPPORT À L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, CE "DIEU QUE NOUS MÉRITONS". [01:21:28].
En divinisant des machines capables de traiter des corrélations massives sans jamais rien comprendre au "pourquoi", nous actons notre propre démission intellectuelle.
Pour Liogier, l’homme moderne s’est rétracté face au vertige de la liberté et de la transcendance. Faute de souffle spirituel — au sens du spiritus ou de l’énergie créatrice —, nous préférons déléguer notre rapport au monde à des modèles statistiques, oubliant que la science même meurt lorsqu’elle renonce à l’esprit critique et à l’humilité face au réel.
• L’ISSUE NE SE TROUVE POURTANT PAS DANS UNE RÉSIGNATION AMÈRE, MAIS DANS CE QUE LIOGIER APPELLE LES INITIATIVES "SOUS LES RADARS". [46:12].
Loin du show-business généralisé, des communautés réinventent des utopies concrètes fondées sur l’engagement érotique, au sens noble du désir de croître ensemble.
Pour sortir de l’impasse, il nous faudra déserter le marché des apparences et réapprendre à habiter nos existences, non plus comme des produits de fiction, mais comme des êtres de relation, ancrés dans la vérité fragile du quotidien.
bb.