L'homme, cet animal suicidaire peint par Jared Diamond
Par Frédéric Joignot
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(…) Avec Diamond, il devient impossible de séparer l'aventure humaine de la géographie, de comprendre le développement et le déclin des sociétés sans tenir compte des ressources naturelles des pays, de leur exploitation et de leur dégradation.
Ecoutons-le : "On ne peut s'imaginer pourquoi ce ne sont pas les Indiens d'Amérique du Nord qui ont conquis l'Europe avec des caravelles portant mousquets et canons ou pourquoi les Aborigènes australiens n'ont pas dominé l'Asie sans comparer les richesses agricoles de ces régions, les animaux qui y vivent, la lenteur avec laquelle s'est implantée l'agriculture, puis la pensée technicienne et la gestion des ressources."
L'EXEMPLE DU CROISSANT FERTILE
Jared Diamond se penche aussi sur le berceau de notre civilisation, ce fameux Croissant fertile (Iran, Irak, Syrie, Liban, Jordanie, etc.) où est apparue pour la première fois une société agricole, sédentaire, artisanale, outillée, bientôt urbaine.
Pour lui, ce miracle a été possible pour trois raisons : "Le blé, l'orge, les pois chiches, les lentilles, le lin y poussaient à l'état sauvage, qui ont pu être cultivés, emmagasinés, et filés pour le lin. Cinq espèces d'animaux essentiels à l'alimentation, au transport et aux travaux agricoles vivaient là – les chiens, les moutons, les porcs, les bovins, le cheval. Enfin, de grands fleuves et la Méditerranée ont permis que leurs savoirs soient diffusés et perfectionnés."
Diamond compare ensuite le croissant fertile avec l'Australie de la même époque : on n'y trouve aucun mammifère domesticable et juste une noix cultivable.
Le biologiste entend réfuter toute explication des inégalités humaines fondée sur une disparité génétique ou raciale au sein des populations.
Pour lui, rejoignant les études de l'historien Fernand Braudel, seule la biogéographie et l'écologie scientifique permettent de comprendre les énormes différences dans la croissance des sociétés.
Leur déclin aussi... Le Croissant fertile s'est dégradé quand l'homme a commencé à le déboiser pour construire des flottes de guerre, amenant une désertification irrémédiable.
(...) Il n'y a que lui pour vous expliquer que l'agriculture, dès son apparition, n'a pas eu que des conséquences favorables : "Des études paléo-alimentaires montrent que les chasseurs-cueilleurs d'avant l'agriculture étaient en meilleure santé et mieux nourris que les cultivateurs. Leur régime était plus varié en protéines et en vitamines, ils disposaient de plus de temps libre et ils dormaient beaucoup."
Du reste, les populations se méfiaient de l'agriculture. Elle n'a été que lentement adoptée en Europe (un kilomètre par an) comme aux Etats-Unis (les Amérindiens de Californie s'y refusèrent jusqu'au XIXe siècle).
Elle est synonyme, dès le début, de mauvaise nutrition, d'épidémies et de maladies parasitaires, du fait de la promiscuité et des eaux rejetées.
Ajoutons que l'agriculture a fait naître une stratification sociale entre la masse des paysans en mauvaise santé, où les femmes s'épuisent à enfanter et besogner (les lésions sur les squelettes et les momies l'attestent), et une élite peu productive qui gouverne (fonctionnaires, commerçants, princes, prêtres, chefs de guerre).
Diamond commente : "Cette division perdure entre une élite mondiale en bonne santé, mangeant de la viande, profitant des ressources pétrolières et des terres des pays du Sud, et des paysans pauvres dont ils ont bien souvent détruit l'agriculture vivrière."
Cette situation, note-t-il, se perpétue dans les pays du Sud, créant une insécurité alimentaire.
Résultat : "Plus d'un milliard d'habitants vivent sous le seuil d'extrême pauvreté."(...)
DES DIZAINES DE GÉNOCIDES
(...) L'intéressé confirme : "Je rapproche des sociétés passées et présentes en observant leur croissance comme leur fragilité et je m'intéresse à toutes les variables mesurables qui y contribuent. Je suis un historien comparatif sur le long terme."
Son constat fait peur : depuis l'âge de pierre, l'humanité n'a cessé de détruire d'autres espèces, dévastant peu à peu toute la biodiversité.
Jared Diamond admire l'homme pour son génie inventif, mais il le voit aussi en massacreur : "Quand les hommes franchissent le détroit de Béring, 12 000 ans avant J. -C., et gagnent l'Amérique du Nord, ils se livrent à un carnage inouï. En quelques siècles, ils exterminent les tigres à dents de sabre, les lions, les élans-stags, les ours géants, les bœufs musqués, les mammouths, les mastodontes, les paresseux géants, les glyptodontes (des tatous d'une tonne), les castors colossaux, les chameaux, les grands chevaux, d'immenses troupeaux de bisons."
Des animaux qui ont survécu à trois glaciations périssent : 73 % des grands mammifères d'Amérique du Nord, 85 % de ceux d'Amérique du Sud.
"Ce fut la disparition animale la plus massive depuis celle des dinosaures, continue Jared Diamond. Ces bêtes n'avaient aucune expérience de la férocité d'homo sapiens. Ce fut leur malheur. Depuis, nous avons encore fait disparaître d'innombrables espèces."
Tuer en série, de façon concertée, les loups et les grands singes le font.
Mais l'homme massacre dans des proportions inégalées.
A toutes les époques, souvent pour des questions de territoire, mais aussi ethniques (racisme) et psychologiques (désignation d'un bouc émissaire, infériorisation de l'autre), l'homme a cherché à anéantir ses rivaux et les minorités.
Des dizaines de génocides, combinant traques, massacres, épidémies, à plus ou moins grande échelle, ont eu lieu de tout temps, partout.
Si le génocide des juifs et des Tziganes reste dans les mémoires, n'oublions pas, précise-t-il, qu'il nous a peu appris : "On décompte depuis 1950 vingt épisodes de génocides, dont deux ont concerné plus d'un million de victimes [Bangladesh et Cambodge dans les années 1970], et quatre plus de 200 000 [Soudan et Indonésie dans les années 1960, Burundi et Ouganda dans les années 1970]. Le génocide fait partie de notre héritage pré-humain et humain."
LE DÉCLIN DES MAYAS
Jared Diamond s'est aussi intéressé aux civilisations qui se sont écroulées, se demandant si la nôtre est menacée.
(...) Et surtout l'empire des Mayas.
Diamond montre comment ces derniers ont coupé les arbres jusqu'au sommet des collines afin de fabriquer du plâtre, tout en pratiquant la culture intensive du maïs.
Il nous raconte la suite : "Cette déforestation a libéré les terres acides qui ont ensuite contaminé les vallées fertiles, tout en affectant le régime des pluies. Finalement, entre 790 et 910, la civilisation maya du Guatemala, qui connaissait l'écriture, l'irrigation, l'astronomie, construisait des villes pavées et des temples monumentaux, avec sa capitale, Tikal, de 60 000 habitants, disparaît. Ce sont 5 millions d'habitants affamés qui quittent les plaines du Sud, abandonnant cités, villages et maisons. Ils fuient vers le Yucatan, ou s'entre-tuent sur place."
Diamond a dégagé de ses études des "collapsus" (du latin lapsus, "la chute") "cinq facteurs décisifs", qu'il dit retrouver dans chaque effondrement, et parle d'un "processus d'autodestruction la plupart du temps inconscient".
Quels sont ces facteurs ?
Un : les hommes infligent des dommages irréparables à leur environnement, épuisant des ressources essentielles à leur survie.
Deux : un changement climatique perturbe l'équilibre écologique, qu'il soit d'origine naturelle ou issu des suites des activités humaines (sécheresse, désertification).
Trois : la pression militaire et économique de voisins hostiles s'accentue du fait de l'affaiblissement du pays.
Quatre : l'alliance diplomatique et commerciale avec des alliés pourvoyant des biens nécessaires et un soutien militaire se désagrège.
Cinq : les gouvernements et les élites n'ont pas les moyens intellectuels d'expertiser l'effondrement en cours, ou bien l'aggravent par des comportements de caste, continuant à protéger leurs privilèges à court terme.
Jared Diamond a appliqué cette grille à notre époque. "On retrouve les cinq facteurs dans les désastres du Rwanda, de l'Afghanistan, en Somalie, en Afrique subsaharienne, dans les îles Salomon et en Haïti."
(...) Il dresse une longue liste des dommages écologiques qui menacent à court terme la biosphère : la crise de l'eau potable, qui concerne un milliard de personnes, tandis que les nappes phréatiques baissent ; la destruction des marais, des mangroves, des récifs de corail, des pépinières naturelles ; la disparition massive des grosses espèces de poissons marins, la dévastation des fonds des océans ; la désertification des sols et le recul des dernières grandes forêts dans les zones tropicales ; le massacre du fait des défoliants de quantité d'espèces utiles comme les insectes pollinisateurs, les bactéries des sols, les vers de terre, les oiseaux : "C'est comme si on retirait au hasard des petits rivets dans l'assemblage d'un avion", commente-t-il.
Enfin, l'incertitude sur l'amplitude du réchauffement terrestre l'inquiète beaucoup : "Nous ne savons rien d'éventuels nouveaux changements climatiques consécutifs à la modification de la circulation océanique comme à la fonte de la couverture glaciaire."
(…) Le douloureux "facteur 32"
Certains critiques reprochent à Jared Diamond d'exagérer les risques de surpopulation, les dramatisant à l'excès, d'incarner ce mépris occidental pour les habitants des pays du Sud qui entendent consommer comme nous, et de ne pas s'intéresser aux solutions concrètes que ces pays du Sud pourraient inventer. "La population n'est pas le problème, mais ce qu'elle consomme et dégrade, oui, répond Jared Diamond. Si les hommes vivaient dans une chambre froide, nous n'aurions aucun problème de ressource."
Il fait cette comparaison : "Le Kenya a une population qui croît de plus de 4 % par an. C'est un problème pour les 30 millions d'habitants de ce pays qui souffrent de malnutrition, mais pas un fardeau pour le reste du monde, car les Kenyans consomment peu. Le problème, ce sont les 300 millions d'Américains qui, chacun, consomment autant que 32 Kenyans. Ils font payer l'addition à tout le monde : émissions, réchauffement, déforestation, élevage de masse."
Jared Diamond parle d'un "facteur 32" qui fait mal à la planète. "La consommation moyenne par habitant de ressources comme le pétrole et les métaux, ou la production moyenne de déchets, comme le plastique ou les gaz à effet de serre, sont en moyenne 32 fois supérieures dans les pays développés."
Il en tire des conclusions alarmistes. "Les taux de consommation en Chine sont onze fois inférieurs aux taux américains. Mais si demain toute la Chine rattrapait le niveau de vie des Américains, la consommation mondiale de pétrole augmenterait de 106 % et celle des métaux de 94 %. Si l'Inde suivait, elles tripleraient. Tout comme les émissions de gaz à effet de serre et les pollutions de toutes sortes."
Et si du fait de l'essor de la Chine, de l'Inde et d'autres pays, la consommation mondiale augmentait onze fois, cela équivaudrait, conclut Jared Diamond, à l'équivalent d'une population mondiale de 72 milliards d'habitants. "Les optimistes pensent que nous pourrions vivre à 9,5 milliards sur Terre, mais le pourrions-nous à 72 milliards ? Non, les ressources terrestres n'y suffiraient pas..."
Frédéric Joignot