Edgar Morin dans son livre " la Voie. Pour l’avenir de l’humanité " dresse un état des lieux du monde rigoureux et pertinent.
En même temps qu’il pose un diagnostique évident et clair, il avance des pistes de réflexion et des solutions.
Voici quelques extraits :
La crise de la connaissance. (P145)
" Notre mode de connaissance a sous-développé l’aptitude à contextualiser l’information et à l’intégrer dans un ensemble qui lui donne sens.
Submergés par la surabondance des informations, nous pouvons de plus en plus difficilement les contextualiser, les organiser, les comprendre.
Le morcellement et la compartimentation de la connaissance en disciplines non communicantes rendent inapte à percevoir et concevoir les problèmes fondamentaux et globaux.
L’hyper-spécialisation brise le tissu complexe du réel, le primat du quantifiable occulte les réalités affectives des êtres humains.
Notre mode de connaissance parcellisé produit des ignorances globales.
Notre mode de pensée mutilé conduit à des actions mutilantes.
A cela se combinent les limitations 1) du réductionnisme (qui réduit la connaissance des unités complexes à celle des éléments supposés simples qui les constituent) ; 2) du binarisme qui décompose en vrai/faux ce qui est soit partiellement vrai, soit partiellement faux, soit à la fois vrai et faux ; 3) de la causalité linéaire qui ignore les boucles rétroactives ; 4) du manichéisme qui ne voit qu’opposition entre le bien et le mal.
La réforme de la connaissance appelle une pensée de la reliance qui puisse relier les connaissances entre elles, relier les parties au tout, le tout aux parties, et qui puisse concevoir la relation du global au local, celle du local au global.
Nos modes de pensées doivent intégrer un va-et-vient constant entre ces niveaux (voir mon introduction à la pensée complexe).
Cette réforme comporte un caractère épistémologique et réflexif.
Epistémologiquement, il s'agit de substituer au paradigme qui impose de connaitre par disjonction et réduction un paradigme qui demande de connaitre par distinction et conjonction (Introduction à la pensée complexe).
La réintroduction de la réflexivité requiert un retour autoexaminateur et autocritique permanent de l'esprit sur lui-même.
Par ailleurs, il nous faut aussi dissiper l'illusion qui prétend que nous serions arrivés à la société de la connaissance.
En fait, nous sommes parvenus à la société des connaissances séparées les unes des autres, séparation qui nous empêche de les relier pour concevoir les problèmes fondamentaux et globaux tant dans nos vies personnelles que de nos destins collectifs.
Enfin, il nous faut aussi dissiper l'illusion selon laquelle notre connaissance, y compris scientifique, disposerait de la pleine rationalité.
En fait, il existe diverses formes de rationalité : la rationalité critique qui utilise le doute ; la rationalité théorique, qui édifie des théories s'appliquant de façon cohérente aux phénomènes ; la rationalité autocritique, consciente de ses limites et de la dégradation de la rationalité en rationalisations (conceptions intrinsèquement logiques, mais ne correspondant à aucune base empirique) ; la raison instrumentale, dénoncée par Adorno et Horkheimer, qui est au service d'entreprises nocives, criminelles ou démentes, comme le camp de concentration nazi.
Ainsi les aveuglements résultant de connaissances parcellaires et dispersées, ceux propres à une vision unidimensionnelle de
toutes choses, vont de pair avec les mirages de la société de la connaissance et ceux du plein emploi de la rationalité."