( J'ai fais une retranscription textuelle de la vidéo ci-jointe. Le texte lu par Julie Dratwiak est mélodieux et d'une sonorité émouvante. Cela m'a incité à reproduire ce texte d'une sagesse et d'une poésie intemporelle.)
Lorsque tu atteindras la vallée de la quête, mille et mille soucis te gâteront la vie. Ici, sache le bien, le fringant perroquet n'est plus qu'un moucheron. Des années de travail t’attendes, rien n'ira comme tu voudrais. Tu devras renoncer à tout, tes certitudes, tes pouvoirs, tes biens patiemment amassés. Il te faudra laver ton cœur des lourds désirs qui l'embarrassent. Quand il sera débarbouillé, la lumière t'apparaîtras. Elle illuminera tes jours. Alors ton cœur s’exaltera, tu ne tiendras plus tes élans. Qu'un feu surgisse dans ta nuit, tu voleras à sa rencontre, o papillon écervelé et tu t’y brûleras les ailes. Qu’un mont se dresse devant toi et tu prendras le dur chemin des vagabonds infatigables. Fou d'amour, tu voudras goûter à la coupe du vin céleste. Tu boiras, tu t’enivreras, tu oublieras les univers, et submergé par l'océan tu resteras les lèvres sèches. Tu demanderas à ton âme le secret du seigneur aimé. L'âpre désir de tout savoir sera plus fort que la terreur des dragons qui hantent ta vie. Que la mécréance et la foi s'en viennent toutes deux chez toi, tu les accueilleras ensemble en n’ayant souci que de lui. Quand l’ami t’ouvrira sa porte, elle s'enfuiront tes visiteuses, elle se déferons dans le ciel, à jamais unis dans l'oubli.
Après la vallée de la quête, apparaît celle de l’amour. Tout ici n'est que hautes flammes, le feu seul traverse le feu, change-toi donc en torche vive si tu veux courir ce pays. Amant, rebelle débridé, incendie tous ceux qui se risquent à la rencontre de ta vie, brûle la foi et l’hérésie, le doute avec la certitude, brûle le bien et le mal aussi. Tout cela n'a plus aucun sens dans le royaume de l'amour. O libertin, sache-le bien, ce n'est pas à toi que je parle, tu n'entends rien à tout cela. Je parle à qui ne triche pas, à qui paie ses dettes comptant, a qui joue, s'il le faut, sa vie pour un instant miraculeux auprès de l'ami de son âme. On se contente d'ordinaire d'espérer de beaux lendemains. L'amant, lui, ne vit qu'au présent. Jusqu'à la moelle il se consume, il veut renaître libre, pur. Vois la fleur sur la braise ardente comme elle souffre, comme elle se tord pour que s'exprime son parfum et son essence guérisseuse. Et le poisson sur le rivage, vois comme il bondit au soleil, vois comme il appelle la mer. L'amant de Dieu est son semblable. il ne sait rien de la raison. Quand le feu d'amour est à l’œuvre, le bon sens s'envole en fumée. Ces deux là ne se voient jamais, quand l'un s'en vient, l'autre s'éloigne. Il te faudrait voir l'invisible pour découvrir l’abri secret où naît la source de l'amour. Par force d'amour, saches-le, naît la feuille chaque printemps. Vois comme elle frémit au vent, l'ivresse de l'amour la tient. Chaque atome de l'univers serait ton compagnon de cœur si tu voyais la vérité. Mais non, c’est l’œil de la raison que tu poses sur toute chose, et tu ne vois pas l'essentiel. Le pur amour est exigeant, il te veut libre, il te veut noble, autant ardent que le feu vif. Si tu n'es rien de tout cela, tu n'es pas digne d'être amant. Tu est un cadavre, c'est tout. Prie dieu d'offrir à ta poitrine mille et mille cœurs éperdus, qu'une vie brûle à chaque souffle, à chaque pas de tes pieds nus.
Après la vallée de l'amour vient celle de la connaissance. On y voit le vent ni couchant et l’on ne peut guère parler des sentiers qui courent ces landes, aucun ne ressemble au prochain. Un voyage spirituel ne peut suivre une ligne claire, et puis l'âme autant que le corps a ses faiblesses, ses vigueurs. Ici donc, à chacun ses pentes, ses escalades, ses déserts. Sur ce difficile chemin que connu le vieil Abraham, on n'a jamais vu l'araignée cheminer au pas du chameau, ni le moustique résister à la rage de l'ouragan. Le voyageur marche à son rythme. Il peut atteindre le haut lieu, ou demeurèrent à ses banlieues. Sa force et son désir commandent. Donc, les chemins étant divers et les pèlerins différents, chacun doit s'aventurer seul, sans le moindre ami de voyage. Au bout du compte qu advient-il ? L'un ne découvre qu'une idole et l'autre la maison de dieu. Quand brille sur les fronts le soleil du savoir, chacun est éclairé selon sa hauteur d’âme, et chacun voit la vérité selon l’acuité de son œil. Au meilleur d'entre nous le secret des atomes est enfin révélé. Il voit ce monde bas comme une roseraie. Il distingue l'amande à travers la coquille, il découvre l’aimé dans chaque grain de vie. Partout il voit sa cours. Sous le voile divin il contemple, ébloui, des trésors lumineux comme mille soleils. Combien d'hommes perdus pour qu'un seul, un beau jour touche au secret majeur ? Pour affronter la mer du mystère de Dieu il faut l'âme vaillante. Tu dois la raviver sans cesse à chaque pas si tu veux atteindre le lieu de l'enviable connaissance. Cherche la perfection. Sacrifie-toi cent fois, mille fois s'il le faut. Même si tu parviens à la chambre de Dieu, demande encore et plus encore. L'océan du savoir divin est insondable, englouti-toi. Si tu ne peux, enfoui ton front dans la poussière du chemin. Ne sois pas dupe des flatteurs, ils risquent de t'endormir l'âme. Toi qui n'a pas connu la joie d'être accueilli par ton seigneur, porte au moins dans ton cœur et rend le deuil de la séparation. Si la beauté du bien aimé te demeure obscure et lointaine, ne reste pas à rêvasser. Cherche-la donc, obstine-toi, et si tu ne sais pas t'y prendre, o malheureux, renseigne-toi . Combien de temps vas-tu trotter comme un âne sans gouvernail ?
Au delà de la connaissance, voici que s'ouvre la vallée de la liberté solitaire. C'est le pays des mille vents. La violence de ces tempêtes couche d'un souffle cent forêts. Les sept océans réunis n'impressionne pas plus ici qu'un vulgaire étang de campagne. Adieu querelle, adieu débat, nul ne se préoccupe plus de trouver un sens à sa vie. Les sept planètes ? une étincelle. Les huit paradis ? un tombeau. Les sept enfers ? un bloc de glace. En ces lieux, crois moi si tu l’oses, une fourmi, d'un coup de patte abat plus de cent éléphants. Et le temps qu'il faut à deux merles pour picorer un épis mûr, cent caravanes ont trépassé dans la fournaise du désert. Avant que le soleil divin n’atteigne enfin le front d’Adam, des foules d’anges en robe verte furent consumées de chagrin. Avant que l'arche de Noé prenne la mer sous les ondées, quelques millions d'êtres vivants furent réduits en cendres humides. Avant qu’Abraham ne prenne place au premier rang des bienheureux, des milliards de mouches voraces s'abattirent sur son armée. Avant que le fils de Jacob ne soit délivré de son puits, les yeux de mille et mille gens pleurèrent des larmes de sang. Avant que Moïse voit Dieu, d'innombrables têtes d'enfant roulèrent sur la terre dure. Avant que le crucifié n'atteigne le cœur du seigneur, des milliers de cordons chrétiens furent noués sur mille ventres. Avant que Mohammad s'élève une nuit jusqu’au tout-puissant, furent pillés des millions d'âmes. Au bout du compte, rien ne vaut. Agir, ne pas agir ? Qu'importe. Un univers naît, se consume ? un rêve s'allume et s'éteint. Des milliers d'âmes naufragées ? une goutte dans l'océan. Un astre vole en mille éclats ? une feuille tombe d'un arbre. Que du fond de l'inexistence un poisson atteigne le ciel ou qu'un aileron de fourmi effleure un caillou, c'est tout comme. Les deux mondes ? un grain de poussière. Djinns, animaux, être humain, forêt et fleuve de la terre ne pèse pas le poil d'un chien. Si tu veux savoir ce que vaut le fracassement des neuf cieux, suppose à la crête des vagues un grain d’écume, rien de plus.
Vois maintenant ce qui te vient, c'est la vallée de l'unité. Le chercheur découvrant ces lieux que le multiple est illusoire. Il ne sait plus dire moi-je. Ici les têtes voyageuses sortent toutes du même col. En foule ou en petite troupe, on ne parle plus au pluriel. Tous ne font qu'un avec l'unique. Précisons, je ne parle pas de ce un qui veut dire seul, ni du premier de tous les chiffres. L'un n'a pas ces limites-là. L'éternité n'est certes pas comme un fils droitement tendu entre deux nuits impénétrables. Le monde posé quelque part sur la longue route du temps n'est donc que pure rêverie. Le tout et le rien sont semblables. La fin et le commencement sont deux mots dénués de sens.
Après celle de l'unité, vient la douloureuse vallée de la perplexité majeure. Chaque souffle en ce lieu est un coup de poignard, chaque soupir au ciel monte comme une plainte, chaque pas fait lever des nuées de chagrin. La nuit tu te croiras le jour, tes jours se perdront en grisaille, tu n'auras pas un poil de sec, tu sueras des larmes de sang. De chaque goutte au sol tombée naîtront dix brins de désespoir. L'homme ici gèle auprès du feu et se consume dans la glace. Il cherche, il espère un chemin, stupeur, il n'en voit pas le moindre. Ce qu'il a glané de savoir dans la vallée de l'unité lui tombe d'un coup de l'esprit. Si quelqu'un, là, lui demandait : Es-tu ivre ou marches-tu droit ? Es-tu certain d'être vivant ? Es-tu dedans ? Es-tu dehors ? Es-tu caché ? Es-tu visible ? Es-tu éphémère, éternel ? Les deux peut-être ? Es-tu toi-même ? Il répondrait ; je ne sais rien, j'ignore même si je sais. Ni musulman ni mécréant. Au secours, que suis-je ? Mystère. Je suis amoureux, mais de qui ? Je ne sais rien de mon amour mon cœur est vide et plein de lui.
Voici maintenant qu'apparaît la vallée de l'épuisement. Comment en parler ? Impossible. Ici se perdent la mémoire, la parole et l'entendement. Un trait de soleil en ces lieux suffit à raturer les ombres qui se bousculent autour de toi. Comment les figures mouvantes tracées sur l'océan divin pourraient-elles rester visibles quand la houle brasse ces eaux ? Les deux mondes que sont-ils donc ? Reflets déconcertants, mirages, rêves enfuis à peine nés, l'ignorais-tu vraiment ? Écoutes, que peut faire un ami de Dieu dans le balancement des vagues ? Sinon se fondre, s'effacer. Allons, perds- toi dans l’eau du ciel et tu seras le vagabond le plus sage et le plus paisible qui se puisse voir ici bas. Mais sache que si tu parviens au delà de l'égarement, alors te seront révélés le secret de la création et mille autres, insoupçonnés.
Sur les trois chemins de l'amour, un pas suffit à s'égarer. Tu poses le pied, tout est dit. Le voyageur spirituel disparaît corps et âme en Dieu d'une seule et simple enjambée et il peut alors apparemment se conduire en homme ordinaire, mais en vérité son esprit est tout aussi mort qu'un caillou. Le bois vulgaire et l'aloès, dès que le feu les a brûlé font deux tas de cendres semblables. Aucune différence entre eux, du moins visible, car au fond chacun garde ses qualités, son parfum, ses teintes subtiles. De même, si quelque voyou se perd dans l'océan divin il demeurera ce qu'il est. Mais qu'un pur plonge et le voilà qui s'anéantit, se dissout, il perd tout mais il embellit. Il n'est plus et pourtant il est. Comment cela peut-il se faire ? N'interroge pas ta raison, elle ne sait rien de ce mystère. Fais ce voyage, le seul grand, sacrifie-lui ton cœur, tes forces. Il mène à la maison du roi, elle est au delà du visible, en elle tu disparaîtras. Si tu n'es pas fou de désir, tu ne parviendras même pas au vent qui soulève sa robe. Ami, ne sois pas né pour rien. Laisse le monde à ses fadaises et marche droitement au but. Si tu veux vivre de vraies vies, détourne-toi du périssable, dans l'ivresse oublie ta raison que ton guide sur ton chemin soit l’inapaisable folie d'être à lui, près de lui, en lui. Chercheur de vérité, ne prends pas cet ouvrage pour le songe éthéré d’un imaginatif. Seul le souci d'amour a conduit ma main droite, et d'amour, saches-le, je connais les douleurs. Vois quel feu il allume en toi. La brûlure que tu éprouves est à peu près celle qui mord un fétu de mon incendie. Que le désir d'aimer t’aimante, et ce livre te mènera au delà du jardin d'éden. Ascétisme et bigoterie ne sont utiles a rien qui vaille. Il ne faut ici que courage, force vive, renoncement aux paresses de ce bas monde. Que veut-il l'amour qui nous tient ? le simple abandon de nos âmes. Sois affamé, sois insomniaque, et ne te laisse pas tenter par les bontés du paradis. Mon chant est une roseraie mes amis, souvenez-vous en. Chacun naît, vit et disparaît, moi comme vous je m'en irai, mais au moins avant de mourir, l'oiseau dans l'arbre de mon âme aura chanté l’aube qui vient aux endormis perpétuels. Ma voix t’éveilleras, même si le sommeil te tient sous l'édredon depuis la nuit des temps. Il en sera ainsi, je le sais, j'en suis sûr et je n'aurai plus à souffrir ces inquiétudes qui m'accablent. A force de me consumer comme une bougie dans la nuit, j'ai illuminé notre monde jusqu'en ses infinis recoins. Dans la fumée de mes pensées est un nid de pure lumière, c'est celle de l'éternité. Jusqu'à quand brûlerais-je ainsi ?
Le jour je n'ai pas d'appétit, au soir le sommeil me déserte. Le chagrin seul peuple ma vie. J'ai dis à mon cœur de se taire, je lui ai dis tu parles trop, explore plutôt le mystère. Ai pitié, m'a-t-il répondu, si je ne parle pas je meurs. L'amour me fait dure douleur. Comment demeurer silencieux quand l'océan tempétueux me roule d'écueil en écume ? Mais comment puis je donc parler, moi qui n'ai pas atteint la paix ? Que sont-ils mes pauvre récits quand l’œuvre de l'homme accompli devrait être une symphonie de silence dans le non-être ? Que pourrais-je encore chanter qui ne soit pas futile, vain ? Où trouver des mots inusables ? Il faut abandonner la vie, demander sans cesse pardon pour le bruit confus de nos voix. Combien de temps seigneur aimé, ces houles sombres, ces tempêtes ? Mourir enfin. Entrer en silence absolu.