"Le troisième jour - ou le cinquième - je me suis débarrassé de mes frusques et j'ai revêtu une jupe fouta et le fermier m'a ceint le front d'un bandeau blanc. Et savait-il lui-même que c'est un signe ancien d'intouchabilité, une proclamation d'hospitalité accordée ?... Jamais encore je n'avais éprouvé à ce point le sentiment de n'être personne, c'est à dire d'être enfin quelqu'un... L'habitude de n'être que soi-même finit par nous priver totalement du reste du monde, de tous les autres ; "je", c'est la fin des possibilités... Je me mets à exister enfin hors de moi, dans un monde si entièrement dépourvu de ce caractère familier qui vous rend à vous-même, vous renvoie à vos petits foyers d'infection... J'avais enfin réussi ma transhumance.
[...] J'étais plus fort que Houdini : enfermé pieds et poings liés, comme nous tous, au fond de moi-même et haïssant les limites ainsi imposées à mon appétit de vie ou plutôt de vies, j'étais parvenu, une chique de haschisch aidant, à m'enfuir de cette colonie pénitentiaire qui condamne à n'être que soi-même."
Romain Gary. Les trésors de la mer Rouge. Folio. Pages 109/110.
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