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Journal d’un Métaphysicien de passage.

Journal d’un Métaphysicien de passage.

Déambulations, soliloques, billevesées et autres histoires à dormir debout.


Quand la misère chasse la pauvreté.

Publié par konrad sur 12 Novembre 2010, 12:20pm

Catégories : #Livres

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L’homme ordinaire doué de bon sens s’ennuiera un jour d’être déshumanisé par la richesse. Alors il s’en libèrera, même si les philosophes et les producteurs de superflu lui jurent qu’il a tort. Alberto Moravia. (P 405)

La pauvreté est le " manque du superflu ", la misère le " manque du nécessaire ". Thomas d’Aquin. (P 321)

 

" Les pauvres savent fort bien se débrouiller sans vous, à condition que vous les laissiez tranquilles ". Gandhi. (P 408)

 

A l’heure où en Grande-Bretagne l’on va demander aux chômeurs de travailler bénévolement, où d’autres pays européens, parmi les plus riches du monde, procèdent à des coupes sombres dans les budgets sociaux, on peut légitimement se poser la question de la faillite des promesses économiques à nous libérer véritablement des contingences matérielles.

L’on assiste actuellement à une sorte d’inversion des valeurs, où le " progrès " sensé nous affranchir des conditions de vie difficiles, tend à produire davantage d’insécurité et de précarité existentielle.

 

Ce livre écrit par un " non spécialiste ", c'est-à-dire quelqu’un dont le langage n’est pas formaté par l’usage de sa discipline, et reste donc compréhensible au néophyte, offre sur le sujet de la pauvreté un éclairage panoramique complet.

Riche de témoignages, d’expériences, de recherches historiques, il puise sa réflexion au contact d’une réalité vivante :

 

" En effet ce long voyage dans le temps et dans l’espace m’a également révélé l’importance d’un élément capital resté pour ainsi dire inchangé, malgré les grands bouleversements qui l’ont entouré : je veux parler de notre plus grande richesse, de l’ " humain " caché en chacun de nous (…) Et c’est bien à cet humain, plus qu’à toute innovation technique, qu’il appartiendra, comme par le passé, de trouver des alternatives pertinentes de vie individuelle et sociale – des alternatives qui n’auront probablement jamais été pensées, précisément parce qu’elles n’appartiendront ni à un passé révolu ni à un présent malade, mais à la sève toujours vivace d’un avenir différent ". (P 23)

 

En voici quelques passages :

 

" Il m’a paru évident que réduire le problème de la pauvreté à une abstraction économique fondée sur la satisfaction d’un nombre donné de besoins matériels ne servirait, au mieux, qu’à focaliser l’attention sur les aspects plutôt secondaires et symptomatiques d’une question fondamentale, autrement plus vaste et complexe : la question " existentielle " de l’être humain dans sa lutte contre la nécessité et contre les menaces qui, dans son imaginaire et sa vie quotidienne, lui viennent de l’extérieur ". (P 56)

 

" Or, s’il est vrai que, dans les espaces vernaculaires, subsister a toujours revêtu un caractère primordial, il serait erroné de croire que toutes les dimensions de la vie y sont réduites à l’objectif de la survie.

En effet, les recherches anthropologiques confirment avec toujours plus d’évidence que le dur désir de subsister s’insère, comme partout ailleurs, dans un vaste ensemble d’activités et d’aspirations sociales et culturelles destinées à enrichir la vie dans toutes ses dimensions ". (P 59)

 

" Dans l’expression " société vernaculaire ", il me faut également clarifier l’utilisation du terme société.

Ce mot n’est pas employé, ici, dans son sens sociologique qui oppose société et communauté, mais plutôt, dans le sens que lui donne le latin : socius, " compagnon ", c'est-à-dire " rapport entre des personnes qui ont quelque chose en commun ".

Le mot société désignait, en effet, jusqu’au XVIIe siècle " le sentiment d’amitié et d’alliance éprouvé pour autrui et le lien qui en résulte ".

Par société vernaculaire, l’on entendra ainsi une formation humaine dont les membres sont liés par une solidarité vécue et concrète ". (P 61)

 

" On le voit, la richesse qu’offre la pauvreté volontaire implique une idée toute autre de la liberté, de l’autonomie et de la nécessité.

La liberté dont elle se réclame ne prétend pas échapper à la nécessité. 

Inéluctable (necessitas), cette liberté cherche d’abord à fusionner avec la nécessité, pour élargir toujours davantage ses propres frontières, mais sans jamais perdre de vue les desseins de l’humain.

L’autonomie ou la non-dépendance aux choses – est une autre source de richesse pour le pauvre volontaire, mais elle ne trahit aucune rébellion individuelle contre ce qui est, mais le désir pour l’être libre d’accroitre ses capacités de tempérance et d’autolimitation ". (P 209)

 

  " Toutes les sociétés vernaculaires développent en leur sein des mécanismes destinés, d’une part, à contenir l’envie et la convoitise, de l’autre, à maintenir une tension positive entre ce qu’il est individuellement possible de vouloir et d’avoir et ce qu’il est collectivement possible et raisonnable de produire.

Cette tension leur a permis de développer leurs capacités productives dans des limites raisonnables, sans qu’il y ait rupture entre les besoins et les ressources.

Elle a favorisé la mise en place de tout un faisceau d’équilibre de traditions, de coutumes et de croyances destinée à maintenir la cohésion sociale, par exemple en faisant en sorte qu’imperceptiblement soit contenue toute impulsion de convoitise ou qu’elle ne nuise jamais aux liens de solidarité communautaire ". (P 247)

 

" Les assauts systématiques de l’économie productiviste, en particulier ceux du marché dit libre, contre les modes de vie conviviales ont modifié en profondeur les sociétés humaines. En dépossédant les pauvres de leurs moyens de défense contre la nécessité, l’économie dominante les a aliénés à un système productif échappant totalement à leur contrôle.

En produisant systématiquement des besoins nouveaux, elle a détruit l’équilibre organique des sociétés conviviales entre, d’une part, les notions de nécessaire et de surplus, et, de l’autre, les besoins individuels et les capacités du corps social à les satisfaire.

Ainsi, toutes les formes de pauvreté conviviale ont été progressivement chassées pour laisser place à une misère rampante ". (P 258)

 

" Nous avons vu plus haut que dans les sociétés vernaculaires le monde créé était considéré comme un lieu d’abondance ignorant la rareté.

Il appartenait aux différentes communautés de s’organiser, chacune à sa façon, pour tirer le meilleur de la baraka, véritable source d’abondance à l’origine unique qui irriguait chaque individu, le groupe entier, mais aussi son environnement.

Pareille à des vases communiquant, si la baraka faisait défaut à l’extérieur (mauvaises récoltes, sécheresse dans une région aride, etc.), elle se manifestait chez l’être humain par un regain d’ingéniosité ou de créativité, par un surplus de vertu, de solidarité et de tempérance : les équilibres rompus étaient aussitôt rétablis, sources de nouvelles formes d’abondance ". (P 262)

 

" Dans les sociétés vernaculaires, les pauvres n’étaient pas protégés par des lois sociales, mais par des droits coutumiers ou traditionnels répondant à tous leurs besoins.

La coutume voulait qu’une personne dans le besoin soit assistée par ses voisins.

De même, une tradition similaire donnait au pauvre le droit de participer au repas – un droit qui, selon Georg Simmel, n’était " pas associé à la générosité personnelle, mais plutôt à l’affiliation sociale et à la coutume religieuse ".

Ces coutumes tribales et ces prescriptions religieuses se fondaient toutes sur l’idée d’une " unité indifférenciée " du groupe. (…)

L’exemple de l’État providence illustre parfaitement cette évolution.

En effet, bien que l’État providence symbolise une aide prise en charge par l’ensemble des citoyens constitués en société, ces derniers n’en demeurent pas moins une unité séparée des bénéficiaires, et l’assisté se trouve dans la situation d’un étranger " pour ainsi dire matériellement en dehors du groupe dans lequel il réside ".

Que l’aide soit accordée pour le salut individuel du donateur ou par crainte de voir les pauvres menacer l’ordre social, la finalité reste la même : on ne cherche pas à apaiser les peines de l’assisté mais à augmenter le confort moral ou matériel du riche ". (P 368)

 

" Mais si l’homo œconomicus appartient bel et bien à une nouvelle espèce, c’est parce que ses rapports avec la réalité, en particulier avec l’argent, constituent une véritable rupture anthropologique d’avec ses prédécesseurs ". (P 296)

 

" Si, pendant toute leur histoire antérieure à l’économie de marché, les pauvres, c'est-à-dire la grande majorité des humains, avaient à peu près réussi à combattre la nécessité sans tomber dans la misère, c’est en grande partie parce qu’ils avaient intériorisé la devise : " Aide-toi et le Ciel t’aidera !" or, indépendamment de leurs croyances, celui qui incarnait le plus quotidiennement, le plus concrètement ce " Ciel " n’était autre que le " prochain " sur lequel chacun savait pouvoir compter.

A ce titre, nous avons pu voir comment, dans les sociétés conviviales, l’ethos du partage, de l’entraide et de la vie en commun représentait une condition vitale pour confronter la nécessité ". (P 376)

 

" Je veux parler a) de la destruction continue des équilibres et des proportions nécessaires à la régénération du " temple intérieur " de la vie des pauvres ; b) de l’exposition systémique de toutes et tous aux besoins nouveaux produits par l’économie ; c) de la perte par les pauvres de leurs " défenses immunitaires " et des acquis culturels et humains qui leurs avaient toujours permis de maintenir leurs qualités d’auto-adaptation et de régénération. (…) En particulier une autre éthique et une autre perception de ses propres richesses et pauvreté – et ce, à la fois sur le plan collectif et individuel : le premier en vue d’un rétablissement des grands équilibres sociaux sur des bases nouvelles, le deuxième visant à mieux poser les questions existentielles telles que le sens de la vie, de l’amour, de l’amitié, de la souffrance et de la mort. (P 423)

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