Chapitre 2
Réforme de l’éducation. (P151)
Tant que nous ne relions pas les connaissances selon les principes de la connaissance complexe, nous restons incapables de connaitre le tissu commun des choses : nous ne voyons que les fils séparés d’une tapisserie.
Identifier les fils individuellement ne permet jamais de connaitre le dessin d’ensemble de la tapisserie.
(…) Un nouveau système d’éducation, fondé sur la reliance, radicalement différent donc de l’actuel, devrait s’y substituer.
Ce système permettrait de favoriser les capacités de l’esprit à penser les problèmes individuels et collectifs dans leur complexité.
Il sensibiliserait à l’ambigüité, aux ambivalences, et enseignerait à associer des termes antagonistes pour saisir une complexité.
Il enseignerait aussi à situer toute information, toute donnée dans son contexte, voire dans le système dont elle fait partie.
Il enseignerait les diverses formes de rationalité (théorique, critique, autocritique), les perversions de la rationalité (rationalisation, raison instrumentale), la nécessité d’une rationalité ouverte (sur les données qui la contredisent et sur la critique extérieure).
(…) Ainsi, il faut enseigner la différence entre théorie et doctrine.
Une théorie, scientifique ou non, est vivante dans la mesure où elle est capable de répondre à ses critiques par une argumentation pertinente ou cohérente, dans la mesure où elle peut rendre compte des faits qu’on lui objecte et éventuellement les intégrer en se modifiant.
Lorsqu’il est démontré qu’elle cesse d’être pertinente, elle accepte sa propre mort.
Le propre d’une théorie scientifique ou seulement vivante est la biodégradabilité.
Alors qu’une doctrine refuse la mort en se fermant aux arguments contraires, en se référant toujours à la pensée infaillible de son fondateur (" comme a dit Freud ", " comme a écrit Marx ", etc.)
Le nouveau système d’éducation enseignerait une conception complexifiée des termes apparemment évidents non seulement de rationalité, mais aussi de scientificité, de complexité, de modernité, de développement.
Il enseignerait l’écologie de l’action qui nous indique que, dès qu’elle est entreprise, l’action subit les inter-rétro-actions du milieu où elle intervient, échappe à la volonté de son initiateur et peut aller dans le sens contraire de l’intention de départ.
Elle enseignerait donc que toute décision, au sein d’un monde incertain, comporte un pari et nécessite une stratégie, c'est-à-dire la capacité de modifier l’action en fonction des aléas rencontrés ou des informations reçues en cours de route.
(…) L’enseignement actuel fournit des connaissances sans enseigner ce qu’est la connaissance.
Il ne se préoccupe pas de connaitre ce qu’est connaitre, c'est-à-dire les dispositifs cognitifs, leurs difficultés, leurs infirmités, leurs propensions à l’erreur, à l’illusion.
Car toute connaissance comporte un risque d’erreurs et d’illusions.
Nous avons aujourd’hui que bien des croyances du passé sont effectivement des erreurs et des illusions.
Nous savons que les certitudes des communistes sur l’Union soviétique ou sur la Chine de Mao étaient de grossières illusions.
Nous commençons à savoir que les vérités du néolibéralisme économique sont illusoires.
Qui nous dit que les connaissances que nous tenons actuellement pour vraies ne sont pas erronées ?
(…) Contrairement à l’apparence, nous savons grâce aux travaux des neurosciences, que la perception visuelle n’est pas l’équivalent d’une photographie du monde extérieur.
Elle est d’abord la traduction en un code binaire de stimuli photonique qui arrivent à la rétine ; le nerf optique transmet cette traduction au cerveau, et celui-ci opère la reconstruction perceptive qui nous donne le sentiment de réalité.
Ajoutons que la limitation de nos sens ne nous permet pas de capter ultra ou infrasons, ultraviolet ou infrarouge.
Il y a peut-être même des types de réalité qui nous sont invisibles.
Tout cela nous fait comprendre que si la connaissance apparemment la plus évidente, la perception, risque l’erreur propre à la traduction et à l’insuffisance propre à la reconstruction, alors le risque de l’erreur et de l’illusion est intrinsèque à la connaissance.
(…) enfin il n’y a aucune différence intrinsèque entre une hallucination et une perception.