Tu commenceras par ne rien écrire. Assis devant la table, un feutre noir dans la main droite, tu commenceras par ne pas écrire et ce sera le vrai début.
L’irradiante fleur du vide s’ouvre lentement. A la moindre volonté de faire quelque chose ou d’être quelqu’un, elle se rétracte.
Les œuvres issues du vide ont une grâce comparable à celle du vent sur un champ de blé. Elles sont le vent, elles sont le champ. Elles ne parlent pas. Elles donnent à voir les cordes d’un silence.
L’homme qui le premier a conçu l’abbatiale savait que la matière n’était pas matière mais jeu, distance, absence, retour, vide. Esprit.
L’abbatiale de Conques est le dévoilement de la structure joyeuse de l’univers.
Nous allons partout comme des fous en criant : comment vivre, comment vivre ? Mais la réponse ne vient que lorsque la question renonce et s’endort.
Tu commenceras par ne rien vouloir ni penser.
Tu retrouveras ta tête de petite enfance quand elle s’enfonçait dans l’oreiller, que tes yeux s’abstenaient du monde et que l’immense fleur du vide, déployant ses pétales, illuminait ta chambre noire.
Le silence de Bach. L’œuvre inachevée. La dernière variation de L’Art de la fugue, l’ultime note : le doigt levé d’un enfant qui s’apprête à interroger le maître, mais le maître est parti. Le doigt reste levé. Cette petite main, cette question qui ne monte pas aux lèvres – c’est l’axe du monde.
Christian Bobin. La nuit du cœur. Folio. Pages 164–165.
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