Rainer Maria Rilke a probablement écrit davantage de correspondance que d’œuvres poétiques.
Son livre le plus commenté et le plus invoqué pour ses réflexions sur l’art et la création est "Lettres à un jeune poète".
Mais c’est dans sa correspondance, parue en un seul volume au Seuil, que j’ai puisé ces quelques fragments sur l’art.
Que cela puisse être une invite au lecteur à poursuivre la lecture de ce poète intemporel.
"En art, quiconque s'est jamais contenté d'un résultat inférieur au meilleur dont il était capable, est perdu pour le meilleur. C'est pourquoi j'ai toujours évité d'engager ma nature à produire à tout prix.
C'est pourquoi je ne lui ai jamais donné d'engrais, ni ne l'ai traité par artifice ou par ruse, ni ne lui ai demandé de me faire pousser une plante sous un panier renversé en un tournemain comme le font les magiciens de l’Inde.
Je n'ai jamais cherché la magie, ni un poison qui me fit briller le sang comme une fleur vénéneuse ; mon cœur n'a pas eu besoin qu'y fermentent les boissons pour se gonfler.
Quand il l'a fait, ce fut selon les lois irrésistibles de la marée.
Quand j'ai été inspiré, ce fut par l'esprit insaisissable souverain qu'on ne peut évoquer ni implorer."
"Ainsi naîtra peut-être une page de journal, ou une lettre (expédiable ou non, peu importe) ou même une formation qui trouvera sa place, sans l'avoir cherché dans la patrie de l'art.
Si elle en a le droit, ce n'est pas le désir ou le besoin de la montrer, de la faire approuver publiquement qui en décide (là aussi le démon de la périphérie vous égare) non, ce qui fait une œuvre d'art, c'est une fréquence plus haute qui surpasse, de par sa nature même, celles des choses d'usage ou des termes d'échange et le désir de procurer une telle formation.
Qui transcende l'éphémère et, banalement parlant le particulier.
Une situation où elle puisse durer et survivre plus sûrement et en quelque sorte plus publiquement, n'est qu'une conséquence secondaire de cette fréquence."
"Seigneur, seigneur, voici les métaux dont je suis fait ils tintaient sur les pavés comme le sou qu'on jette au mendiant (pourquoi ne serait-ce pas de temps en temps une pièce plus grosse) maintenant il s'agit de les amalgamer, de tacher d'obtenir l'alliage voulu pour la cloche que tu tireras de moi, quand la forme te sembleras convenable.
Seigneur, persuade moi qu'une affinité sacrée lie ces métaux sans pierre de touche, que leur alliage peut produire un objet spirituel, qui au lieu de tinter sur la terre, vibrera au plus haut de tes beaux ciels, sans choisir entre oiseaux et anges."
"Alors il y a eu le laid. Je ne pouvais pas rester immobile en face de lui dans mon art, car j'avais pour tache non pas d'être au dessus des choses mais dedans.
C’était pour cela, pour être même dans le laid, que j'avais l'intériorité.
Je ne pouvais pas me coucher à coté du lépreux, faute d'amour je n'aurais pas converti la lèpre en son radieux contraire.
Mais je devais pénétrer à l’intérieur, jusque là ou la lèpre avait encore une innocence, une enfance ; là je devais rassembler toutes mes forces, insister jusqu'à ce qu'elle me crut, car sa beauté c’était qu'elle ne sut rien d'elle même, qu'elle fut seulement.
Et dans cette beauté je la conquerrais, devenue chose, elle entrait dans le monde de mon art."
"A peine ai-je posé mon travail devant moi, ne serait-ce qu'une feuille blanche de papier à lettre le pressentiment que je ne pourrais rien faire m'envahit et souvent en effet je ne le peux pas.
L'élément décisif de l'art, ce que les gens ont longtemps nommé "l'inspiration" n'est sans doute pas en notre pouvoir, mais j'ai toujours admis qu'il ne pouvait en aller autrement du fait de notre inconstance, cela ne m'a jamais inquiété, je n'ai jamais recouru au moindre stimulant pour y remédier la patience à l'égard du divin est toute naturelle car il a d'autres mesures.
"C'est pourquoi je suis tellement porté à croire avec Fabre d'Olivet que ce n'est pas l'audible qui seul est décisif dans la musique, car quelque chose peut s'entendre agréablement sans que cela soit vrai, pour moi à qui il importe par dessus tout que, dans tous les arts, ce ne soit pas l'apparence qui décide de leur "effet" (le soi disant beau.)
Mais bien la cause la plus profonde et la plus intérieure l'être enfoui qui suscite cette apparence.
Laquelle n'a nullement à être immédiatement perceptible comme beauté.
Pour moi il m'eut été compréhensible que l'on fut initié aux mystères scellés dans l'envers de la musique, dans le nombre béatifique qui là-bas se partage et à nouveau se rassemble et, de l'infiniment multiple, retombe dans l'unité, et qu'une fois ayant su cela et en ayant gardé le secret on n'eut pu tout à fait oublier le sentiment que la vie s'écoule si proche de la sérénité."
"Devant cette fatalité, la tache la plus importante et la plus urgente de la critique me semble de rendre à l'œuvre d'art la situation particulière, ineffable, que favorisait autrefois la présence naturelle de lieus réservés, hors du temps, et voués au divin.
Dans le temple, la cathédrale, même au centre d'une maison dont le foyer avait encore sans le vouloir, par l'entretien constant du feu, un sens qui dépassait l'utilité quotidienne, la chose d'art avait son statut particulier ; une existence à part, qui n'en agissait pas moins sur toutes choses moins durables.
Où est sa place dans le tohu-bohu d'aujourd'hui ? Tandis que la visibilité du divin (en même temps que celle de toute les valeurs supérieures, par exemple celle de l'argent, depuis longtemps incomparable à l'or) diminue de plus en plus.
Que le destin lui-même, dans ses mouvements et ses événements décisifs, se retire de plus en plus dans l'invisible de sorte qu'il devient de plus en plus difficile de susciter un équivalent visible de l'essentiel, l'œuvre d'art apparaît elle aussi déjà bannie d'un monde entièrement soumis aux coups et aux contre coups de l'apparence.
Nous ne l'en produisons pas moins. Ne pouvant faire autrement. Indiciblement blessé et entravé par les malentendus auxquels l'expose sa nature profondément désintéressée, ne pouvant nous maintenir intact et intègre dans notre travail qu'aussi longtemps que nous ignorons le plus possible l'admiration ou la condamnation que notre œuvre provoque au-dehors."
"Cela me fait le même effet voyez-vous, que de savoir aujourd'hui toutes les plus grandes œuvres d'art dans des musées, n'appartenant plus à personne.
On dit sans doute qu'ainsi elles appartiennent à tout le monde.
Mais je ne puis absolument pas me faire à cette généralité. Je n'arrive pas à y croire. Tout ce qu'il y a de plus précieux doit-il vraiment aboutir ainsi à la généralité. Je ne puis m'empêcher de penser que c'est comme si on laissait un flacon d'essence de rose ouvert en plein air."
"Ne vous attendez pas à ce que je vous parle de mon effort intérieur.
Je dois le taire ; il serait fâcheux de rendre compte, fut-ce à moi-même, de tous les changements de fortune que j'aurai à subir dans mon combat vers la concentration ce revirement de toutes les forces, ce changement de direction d'âme ne se fait jamais sans maintes crises.
La plupart des artistes l'évitent par des moyens de distraction, mais c'est pour cela aussi qu'ils n'arrivent jamais plus à toucher leur centre de production d'où ils sont partis au moment de leur plus pur élan.
Toujours au commencement du travail, il faut se refaire cette innocence première, il faut revenir à l'endroit naïf où l'ange vous a découvert quand il vous rapportait le premier message engageant.
Il faut retrouver derrière les ronces, cette couche ou alors, on était endormi.
Cette fois on n'y dormira pas : on va prier et gémir.
N'importe si l'ange daigne venir, ce sera parce que vous l'aurez convaincu non pas avec des pleurs, mais par votre humble décision de commencer toujours."
"Si c'est l'idée du sacrifice que le moment du plus grand danger coïncide avec celui ou on est sauvé, il n'y a certainement rien qui ressemble plus au sacrifice que cette terrible volonté de l'art.
Qu'elle est tenace, qu'elle est insensée ! Tout ce que les autres oublient pour se rendre la vie possible, nous allons toujours le découvrir et l'agrandir même ; c'est nous les véritables réveilleurs de nos monstres auxquels nous ne sommes pas assez opposés pour devenir leurs vainqueurs ; car dans un certain sens nous nous trouvons d'accord avec eux.
Ce sont eux, ces monstres, qui retiennent ce surplus de force, indispensable à ceux qui doivent se surpasser.
A moins qu'on donne à l'acte de la victoire un sens mystérieux et beaucoup plus profond, ce n'est pas à nous de nous croire les dompteurs de nos lions intérieurs.
Mais tout à coup nous nous sentons marcher à coté d'eux comme dans un triomphe sans pouvoir nous rappeler l'instant même ou se faisait cette inconcevable réconciliation (pont à peine courbé qui relie le terrible au tendre.)"
"Beaucoup se sont tirés d'affaire en prenant la vie à la légère, c'est à dire en lui arrachant comme en sous-main ce dont ils ne pouvaient tout de même se passer, ou en utilisant ses valeurs comme des drogues dont ils s'empressaient ensuite de transférer à l'art la trouble exaltation.
D'autres ne trouvaient pour issue que le refus de la vie, l'ascèse, et ce moyen là est sans doute infiniment plus vrai et plus propre que cette façon avide de voler la vie au profit de l'art.
Mais pour moi il n'entre pas non plus en considération.
Comme ma productivité provient, en fin de compte, de l'admiration la plus immédiate de la vie, d'un étonnement quotidien inépuisable, devant elle (comment y serais-je venu sans cela?) je ne pourrais voir qu'un autre mensonge dans le refus à quelque moment que ce soit de son généreux apport ; tout renoncement de ce genre doit finir par se payer dans l'œuvre.
Même si celle-ci y gagne virtuellement beaucoup par quelque dureté.
Qui pourrait être, en effet, dans un domaine aussi sensible tout à fait ouvert et accueillant, s'il adopte à l'égard de la vie une attitude méfiante, restrictive pusillanime? aussi fait-on son apprentissage, avec quelle lenteur ! On passe sa vie sur les "rudiments".
A quel prix finira-t-on par faire quelques progrès ?"
"Dieu sait qu'écrire est aussi un rude métier d'autant plus que le matériau des autres arts est dès l'abord détourné de l'usage quotidien, alors que la tache du poète s’aggrave de l'étrange obligation de distinguer fondamentalement, existentiellement, ses mots à lui des mots du commerce journalier."