La volonté, mort de l’art.
Dessinez sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparait presque toujours sur le papier des visages.
Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages.
Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier l’un après l’autre dix, quinze, vingt.
Et sauvages, la plupart.
Est-ce moi, tous ces visages ? Sont-ce d’autres ? De quels fonds venus ?
Ne seraient-ils pas simplement la conscience de ma propre tête réfléchissante ? (Grimaces d’un visage second, de même que l’homme adulte qui souffre a cessé par pudeur de pleurer dans le malheur pour être plus souffrant dans le fond, de même il aurait cessé de grimacer pour devenir intérieurement plus grimaçant.)
Derrière le visage aux traits immobiles, déserté, devenu simple masque, un autre visage supérieurement mobile bouillonne, se contracte, mijote dans un insupportable paroxysme.
Derrière les traits figés, cherchant désespérément une issue, les expressions comme une bande de chiens hurleurs…
Du pinceau et tant bien que mal, en taches noires, voilà qu’ils s’écoulent : ils se libèrent.
On est surpris, les premières fois.
Faces de perdus, de criminels parfois, ni connues ni absolument étrangères non plus (étrange, lointaine correspondance !)…
Visages des personnalités sacrifiées, des " moi " que la vie, la volonté, l’ambition, le goût de la rectitude et de la cohérence étouffa, tua.
Visages qui reparaitront jusqu’à la fin (c’est si dur d’étouffer, de noyer définitivement).
Visages de l’enfance, des peurs de l’enfance dont on a perdu plus la trame et l’objet que le souvenir, visages qui ne croient pas que tout a été réglé par le passage à l’âge adulte, qui craignent encore l’affreux retour.
Visages de la volonté, peut-être, qui toujours nous devance et tend à préformer toute chose : visages aussi de la recherche et du désir.
Ou sorte d’épiphénomène de la pensée (un des nombreux que l’effort pensant ne peut s’interdire de provoquer, quoique parfaitement inutile à l’intellection, mais dont on ne peut pas plus s’empêcher que de faire de vains gestes au téléphone)… comme si l’on formait constamment en soi un visage fluide, idéalement plastique et malléable, qui se formerait et se déformerait correspondément aux idées et aux impressions qu’elles modèlent par automatisme en une instantanée synthèse, à longueur de journée et en quelque sorte cinématographiquement.
Foule infinie : notre clan.
Ce n’est pas dans la glace qu’il faut se considérer.
Hommes, regardez-vous dans le papier.
Henri Michaux. L'espace du dedans.