S’il est un fait étrange et inexplicable, c’est bien qu’une créature douée
d’intelligence et de sensibilité reste toujours assise sur la même opinion, toujours cohérente avec elle-même.
Tout se transforme continuellement, dans notre corps aussi et par conséquent dans notre cerveau.
Alors, comment, sinon pour cause de maladie, tomber et retomber dans cette anomalie de vouloir penser aujourd’hui la même chose qu’hier, alors que non seulement le cerveau d’aujourd’hui n’est déjà plus celui d’hier mais que même le jour d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier ?
Être cohérent est une maladie, un atavisme peut-être ; cela remonte à des ancêtres animaux, à un stade de leur
évolution où cette disgrâce était naturelle.
Un être doté de nerfs moderne, d’une intelligence sans œillères, d’une sensibilité en éveil, a le devoir cérébral de changer d’opinion et de certitude plusieurs fois par jour.
(...)
Des convictions profondes, seuls en ont les êtres superficiels.
Ceux qui ne font pas attention aux choses, ne les voient guère que pour ne pas s’y cogner, ceux-là sont toujours du même avis, ils sont tout d’une pièce et cohérents.
Ils sont du bois dont se servent la politique et la religion, c’est pourquoi ils brûlent si mal devant la Vérité
et la Vie.
Quand nous éveillerons-nous à la juste notion que politique, religion et vie en société ne sont que des degrés inférieurs et plébéiens de l’esthétique — l’esthétique de ceux qui ne sont pas
capables d’en avoir une ?
Ce n’est que lorsqu’une humanité libérée des préjugés de la sincérité et de la cohérence aura habitué ses
sensations à vivre indépendantes, qu’on pourra atteindre, dans la vie, un semblant de beauté, d’élégance et de sincérité.
Fernando Pessoa, Chronique de la vie qui passe, 1915