Qu'est-ce qui prit Rimbaud d'abandonner toute poésie pour se lancer dans le négoce ?
Quelle mouche d'Abyssinie provoqua un tel retournement ?
Pouvait-il ignorer que jamais poète, aussi génial arrangeur de mots fut-il, ne peut réussir dans une entreprise aussi antithétique ? Pourquoi le poète, au sommet d'un Parnasse où la gloire ne peut manquer de lui assurer reconnaissance et rente confortable, choisit-il de redescendre pour se faire commerçant dans le désert d'Arabie ?
A moins que cette conduite, d'aller à l'opposé de son génie comme pour mieux le nier, ne lui fut dicté par un irascible orgueil ? Que d'énigmes, que d'aucun ont tenté de résoudre par toutes sortes d'explications qui ne tarirons jamais le mystère.
C'est qu'à l'heure où chacun courre derrière son maroquin, sa notoriété, sa prébende, son ambition et sa vanité, Rimbaud déconcerte, dérange, interroge. Son geste claque comme un coup de bâton zen sur notre endormissement, telle une gifle impertinente sur notre conformisme.
Comment comprendre, sinon par un dérèglement de tous les sens, cet acte si contraire à nos habitudes de penser et nos ronronnantes certitudes.
Peut-être n'y a-t-il rien à comprendre, rien à autopsier, rien à décortiquer ; simplement à chausser ses semelles de vent et partir une saison en enfer vers les illuminations, et devenir si possible par la grâce du poète soi-même voyant ?
Car son génie n'était pas de faire apparaître dans sa poésie, tel un tour de prestidigitateur, un artifice inédit, mais de faire surgir du quotidien le plus trivial, des choses même de notre ordinaire, ce que nous yeux ne voient plus. Nous rendre visible dans l'innocence du premier regard ce qui est là, présent.
Par son alchimie du verbe, il dessille nos paupières de plomb pour nous dévoiler l'or de la réalité.
Est-ce ce devenir improbable qu'il a vu ? A-t-il perçu l'impossibilité au voyant de commercer parmi les aveugles, qu'il est parti au bout du monde marchander selon d'autres usages et d'autres mœurs ? A moins qu'il ait vu qu'au bout des extrêmes il n'y avait rien ; rien qu'un espace vide où tout est à réécrire ?
Le poète a tout écrit, ne lui restait, pour ne pas vivre comme le bourgeois haï, qu'à tirer un trait sur cette poésie, ce moyen dont il avait usé tous les pouvoirs, et chercher ailleurs un sens à son aventure.