(Guernica. Picasso.)
La lecture des journaux, toujours pénible d’un point de vue esthétique, l’est bien souvent aussi d’un point de vue moral, même si l’on a soi-même assez peu de préoccupations de cet ordre.
Les guerres et les révolutions (il y en a toujours une en train, ici ou là) finissent, à la lecture de leurs résultats, par causer non de l’horreur, mais de l’ennui.
Ce n’est pas ce qu’il y a de cruel dans tous ces morts et tous ces blessés, dans le sacrifice de tous ceux qui meurent en se battant, ou qui sont tués sans même se battre, qui afflige autant notre âme : c’est la bêtise qui sacrifie des vies et des biens à quelque chose d’une inutilité inéluctable.
Tous les idéaux, toutes les ambitions se ramènent à un délire de commères faites hommes.
Aucun empire ne vaut la peine que l’on casse pour lui la poupée d’un enfant.
Aucun idéal ne mérite le sacrifice d’un petit train mécanique.
Quel empire a jamais été utile, quel idéal a jamais été fécond ? Tout cela, c’est de l’humanité, et l’humanité est toujours la même – changeante mais imperfectible, oscillante mais incapable d’avancer.
Devant le cours inexorable des choses, devant la vie que nous avons reçue sans savoir comment, et que nous perdrons sans savoir quand, devant l’échiquier innombrable qu’est la vie en société, cette lutte [perpétuelle], et la lassitude de méditer inutilement sur ce qu’on ne réalise jamais – que peut faire le sage sinon aspirer au repos, n’être pas contraint de penser à vivre, car c’est bien assez que de devoir vivre, demander une petite place à l’air et au soleil, et l’illusion, tout au moins, que la paix règne au-delà des monts.
Le livre de l'intranquillité. Fernando Pessoa.