Hier soir je discutais avec une vieille connaissance, un ami de longue date ; un original que les aléas de la vie ont conduit à mener une vie de marginal.
Un peu vagabond, un peu clochard céleste, un peu spirituel, un peu prisonnier des circonstances. . .
Un personnage qui à première vue repousse toute velléité de contact, il incarne quelque chose qui ne s’aborde pas avec légèreté et insouciance.
La dureté de sa vie a laissé une empreinte jusque dans son physique et son comportement témoigne d’une forme de violence qui le tient.
Si je parle avec lui c’est que je pressens que chacun de mes abandons est un pas qui me conduit vers sa condition.
Une idée superstitieuse ou une résonnance me fait apparaitre un peu de moi chez lui, un potentiel devenir selon une trame particulière.
Une sorte de secrète connivence s’établie entre ce qui apparait comme ses échecs et mes manquements, en sachant toutefois qu’il n’y a pas forcément de relation directe de cause à effet.
Je me contente de l’écouter, prenant une part minime d’une détresse qui ne semble pas l’affecter.
C’est probablement ce qui fait sa force face au désespoir, d’être à sa place d’une certaine façon et s’y tenir.
Sans maugréer contre le destin ou s’affliger d’un sort contraire, il résiste à sa manière aux contrariétés du monde.
Et ce, malgré l’antipode qui échoit de sa position.
Je l’écoutais me raconter ses tribulations et ses récriminations, puis après moult digressions il me lâcha une pensée en forme d’hypothèse : " Je suis peut-être plus heureux que toi "
Cette phrase eut l’effet d’un satori !
Oui, selon ses critères personnels, il peut se considérer plus heureux que moi.
Et je ne lui dénie pas cette idée.
Alors que chacun s’accorde à le considérer comme un sdf, comme quelqu’un qui a échoué et que la vie a déposé sur la grève de la misère, voici qu’il revendique son existence.
Comme il n’est ni idiot ni dupe, il sait que personne ne l’aborde " naturellement ".
Il décèle les arrière-pensées moralisantes, les comportements pétris de bonne conscience, les discours plein de jugement.
Quiconque s’approche le confirme et le maintient dans cette position humiliante de pauvre, de subordonné, de " raté ", de bouc émissaire.
Rares sont ceux qui le voient autrement qu’au travers du prisme de leur représentations, quand bien même il se complairait dans cette image, et qui osent dépasser les convenances et tentent de découvrir un peu de l’être qui apparait dans sa différence.
Ce que j’entends dans : " Je suis peut-être plus heureux que toi ", c’est que son existence n’est pas subordonnée aux idées que l’on peut avoir de lui, toutes distantes de sa réalité.
Sa vie a une valeur ; celle d’exister !
Peut-être suffit-il simplement de le reconnaitre, c’est déjà un pas.